Chaque année, le mois de janvier met en lumière deux moments forts liés à la santé mentale: le Blue Monday, présenté comme «la journée la plus déprimante de l’année», et la Journée Bell Cause pour la cause, qui invite à briser les tabous.
Mais le jour le plus sombre, c’est parfois celui où quelqu’un qu’on aime décide de ne plus rester.
Derrière ces campagnes se cache une réalité plus vaste et bouleversante: des milliers de personnes au Québec vivent en silence une détresse profonde. Le suicide ne se résume pas à des chiffres. C’est un père, une amie, un collègue, un adolescent qu’on croyait souriant…
Quelques statistiques inquiétantes
- En 2022, 1 142 personnes se sont enlevé la vie au Québec.
- Le taux de suicide chez les hommes est environ 3 fois plus élevé que chez les femmes.
- Chez les hommes de 50-64 ans, le taux est particulièrement élevé (29,8 suicides pour 100 000 personnes en 2022).
- En 2023, le taux d’hospitalisations liées aux tentatives de suicide était de 3 603 hospitalisations.
- Les adolescentes de 15 à 19 ans affichent le taux d’hospitalisations pour tentatives de suicide le plus élevé (175,6 pour 100 000 personnes en 2023).
- Chez les jeunes filles de 10 à 14 ans, le taux d’hospitalisations pour tentatives de suicide a triplé de 2010 à 2023.
Les chiffres pourraient être plus importants, car il faut garder en tête que certains suicides ou tentatives peuvent être «camouflés» dans les statistiques. Par exemple, des surdoses classées comme des accidents, des collisions routières sans témoin ou des noyades d’origine incertaine… Ces décès ne sont donc pas toujours comptabilisés comme des suicides dans les bilans officiels.
Quand la goutte fait déborder le vase
Le suicide n’a jamais une seule cause. C’est souvent la conjonction de facteurs de vulnérabilité (comme la santé mentale fragile, la neurodivergence, les traumas) et de facteurs précipitants, c’est-à-dire des événements qui déclenchent la crise.
Parmi ces facteurs déclencheurs:
- Ruptures affectives ou familiales (séparation, divorce, conflits intenses).
- Échecs scolaires ou professionnels, perte d’emploi, endettement.
- Harcèlement scolaire ou au travail, intimidation, cyberintimidation.
- Problèmes de santé chroniques ou diagnostics médicaux lourds.
- Perte d’un proche (par décès ou suicide), ce qu’on appelle parfois un effet de contagion, car le suicide devient une solution possible.
- Accès facilité à des moyens létaux (armes à feu, médicaments, etc.).
Ces éléments ne causent pas à eux seuls le suicide, mais peuvent précipiter le passage à l’acte chez une personne déjà vulnérable.

Ces petits signes qui en disent long
Reconnaître les signaux précoces de détresse peut sauver des vies. Parmi les signes à observer, il y a:
- Isolement soudain, perte d’intérêt pour les activités habituelles.
- Tristesse persistante, désespoir, irritabilité ou colère inhabituelle.
- Changements d’habitudes de vie: sommeil perturbé, appétit modifié, négligence de l’hygiène.
- Paroles inquiétantes: mentionner la mort, exprimer un désir d’en finir ou de disparaître, faire des adieux.
- Automutilation, consommation accrue d’alcool ou de drogues.
- Un regain d’énergie inattendu après une période sombre (parfois signe qu’une décision irréversible a été prise).
Selon une étude du Québec (Université McGill / Étude longitudinale du développement des enfants du Québec), plusieurs jeunes montrent des signes avant-coureurs longtemps avant que les idées suicidaires soient exprimées clairement: symptômes internes comme la dépression ou l’anxiété, ou comportements externes (troubles du comportement) dès l’enfance. McGill University
Douance et neurodivergence: le revers de la médaille
Les personnes neurodivergentes (trouble du spectre de l’autisme, déficience intellectuelle, TDAH, douance, dyslexie, etc.) présentent un risque accru de comportements suicidaires.
- Plus de 40 % des personnes autistes rapportent avoir déjà eu des idées suicidaires, comparé à environ 15 % de la population générale.
- Jusqu’à 35 % des personnes autistes de haut niveau ont déjà tenté de se suicider.
- Les jeunes autistes québécois de moins de 25 ans ont un taux de mortalité par suicide deux fois plus élevé que celui des autres jeunes.
- Les personnes douées, souvent hypersensibles, perfectionnistes et confrontées à un sentiment d’inadéquation, sont aussi plus vulnérables aux idées suicidaires. Leur souffrance est parfois masquée derrière une façade de réussite.
Ces réalités exigent des interventions adaptées, où les différences cognitives et émotionnelles sont comprises et respectées.
Et les enfants?
On parle rarement du suicide chez les enfants, pourtant il est crucial d’en parler. Leur compréhension de la mort est différente de celle des adultes, et cela doit être pris en compte dans toute intervention. Il est important aussi distinguer l’envie de ne plus souffrir d’une situation difficile de l’envie réelle de mourir.
- Les idées suicidaires peuvent apparaître dès l’âge scolaire, souvent liées à l’intimidation, à l’exclusion sociale ou au sentiment d’échec insurmontable.
- Même sans comprendre pleinement la finalité de la mort, un enfant peut associer le suicide à un moyen de faire cesser une souffrance intense.
- Signaux d’alerte à surveiller: propos comme « je voudrais disparaître » ou « vous seriez mieux sans moi », dessins ou jeux répétitifs autour de la mort, automutilation, isolement.
- Chez les enfants doués ou neurodivergents, la lucidité accrue, l’hypersensibilité et le sentiment de différence peuvent accentuer la vulnérabilité.

Comment ouvrir la discussion?
Avec un enfant, la prévention passe d’abord par l’écoute et par des mots simples. Voici quelques pistes:
- Nommer les émotions: «J’ai l’impression que tu es très triste ces temps-ci, est-ce que je me trompe?»
- Poser des questions ouvertes: «Quand tu dis que tu voudrais disparaître, qu’est-ce que tu veux dire par là?»
- Valider leurs sentiments: «Je comprends que ça puisse être lourd pour toi. C’est correct de ressentir ça.»
- Rappeler qu’il existe toujours des solutions: «Même quand ça va très mal, il y a toujours des moyens d’aller mieux, et je veux t’aider à les trouver.»
- Renforcer leur valeur: «Tu es important pour moi, pour notre famille, pour tes amis. Ta place est unique et précieuse.»
- Parler tôt de leurs émotions, offrir un espace sécuritaire et répéter qu’ils ont de la valeur sont des gestes de prévention essentiels.
Il est essentiel de comprendre que de parler ouvertement du suicide avec une personne en détresse n’augmente pas le risque. Au contraire, cela peut lui sauver la vie.
Le Blue Monday et la Journée Bell Cause pour la cause offrent une tribune précieuse, mais la prévention ne peut pas se limiter à une journée par année.
La santé mentale est un chantier quotidien. Repérer les signes, tendre la main, ouvrir le dialogue, ce sont des gestes simples qui sauvent des vies.
Si le quotidien est difficile, si des idées suicidaires surgissent, si un proche semble en détresse: on en parle, on tend la main.
Ressources d’aide
- 1 866 APPELLE (277-3553): ligne provinciale 24/7.
- Suicide.ca: clavardage et texto disponibles.
- 9-8-8 ou 9-1-1
- Info-Social 811: pour parler à un professionnel de la santé.
- Tel-jeunes : 1 800 263-2266 (ou texto 514 600-1002), clavardage disponible 24/7 pour les jeunes.
- Ordre des psychoéducateurs https://ordrepsed.qc.ca/
- Ordre des psychologues https://www.ordrepsy.qc.ca/
Sources
- Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) — Indicateurs de santé mentale et de suicide au Québec (2022-2023).
- Université McGill — Étude longitudinale du développement des enfants du Québec, sur les signes avant-coureurs des idées suicidaires.
- Ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) — Prévenir le suicide : besoins et réalités des groupes spécifiques (DI, TSA).
- DIT-TSA & Suicide Québec — Mobiliser les milieux d’intervention autour de la prévention du suicide.
- Saccade — Répercussions de la condition autistique sur la détresse suicidaire.