On baigne dans une époque où l’information parentale défile sans arrêt: les experts, les podcasts, les livres, les vidéos qui nous expliquent comment intervenir… Tout. Le. Temps.
Évidemment, devant cette avalanche, on a l’impression qu’on « devrait » toujours réagir parfaitement, comme si être parent venait avec un manuel d’instruction clair. Résultat: on s’exige l’impossible… et on s’en demande encore plus.
Et puis un soir, après une longue journée, on échappe un cri. On punit trop fort. On oublie un rendez-vous. Bref, on devient imparfait. Et là, le cœur se serre: « Est-ce que je viens de traumatiser mon enfant? », « Est-ce que je suis une mauvaise mère? »
La vérité? Dans la grande majorité des situations… non.
Ces débordements, ou ces moments où l’on dépasse nos propres limites, même s’ils nous semblent immenses sur le coup, font simplement partie de la parentalité humaine. Ils ne brisent pas un enfant.
Je ne parle évidemment pas ici de violence, d’humiliation ou de comportements répétés qui peuvent réellement nuire au développement. Je parle des écarts humains qui arrivent à tout parent, de situations qui, sans être idéales, exposent l’enfant à la vraie vie: celle où les adultes ont aussi leurs limites, leurs émotions… et des journées où ça déborde.
La pression d’être un parent parfait
Aujourd’hui, les standards de la parentalité sont montés très haut. Entre la parentalité positive, l’éducation bienveillante et les comparaisons constantes, on finit par croire qu’un bon parent ne crie jamais, ne se trompe jamais, ne doute jamais et sait toujours comment accompagner son enfant.
Pour certains parents, surtout ceux qui sont plus anxieux, plus sensibles ou très exigeants envers eux-mêmes, cette pression devient un poids immense. Pas étonnant qu’ils vivent chaque écart comme une faute irréparable.
Derrière cette culpabilité, il y a souvent des besoins très humains:
• le besoin de se sentir compétent
• le besoin de faire « comme il faut »
• le besoin d’être reconnu
• le besoin d’estime
• la peur du jugement
Pour tout dire, on ne culpabilise pas seulement pour nos enfants; on culpabilise parce que nos propres besoins entrent en jeu.
Ce que nos écarts enseignent aux enfants
Les enfants n’ont pas besoin d’un parent parfait. Ils ont besoin d’un parent assez bon, comme le disait Winnicott (psychiatre et auteur clé dans le développement de la théorie sur l’attachement).
Ça veut dire: un parent qui aime, qui est présent, qui se trompe… et qui répare (c’est ça, la partie essentielle!).
Ces moments imparfaits transmettent des apprentissages précieux. Ils démontrent que personne n’est parfait, qu’on peut se tromper et revenir vers l’autre, qu’une relation peut survivre à un conflit et que l’amour est plus fort qu’un moment de débordement. Une mère ou un père qui revient dire: « Je suis désolé, j’ai crié trop fort, j’étais stressé, ce n’était pas contre toi » bâtit bien plus d’attachement que mille soirées parfaites.
Normaliser ne veut pas dire excuser
Dire que la parentalité imparfaite est normale ne signifie pas qu’on doit tout accepter. Il ne s’agit pas de violence, d’humiliation ou de comportements toxiques.
On parle des écarts humains du quotidien:
• perdre patience
• oublier un lunch
• manquer de cohérence
• prendre une décision trop vite
• donner une conséquence disproportionnée
C’est humain. Mais un enfant a tout de même besoin d’un cadre stable et sécurisant, pas d’un environnement chaotique ou imprévisible.
Quand ça devient nuisible
Ce n’est pas l’écart ponctuel qui blesse un enfant, mais la répétition… sans réparation.
Exemples:
• crier ou exploser quotidiennement sans jamais reconnaître nos débordements
• utiliser des paroles qui rabaissent
• être imprévisible: un jour permissif, le lendemain explosif
• ignorer constamment les émotions de l’enfant
Ce type de dynamique peut abîmer l’attachement et l’estime. Mais encore une fois, un débordement isolé, suivi d’une réparation authentique, ne brise rien.
Quand, en plus, on élève un enfant doué
Avec un enfant doué, la pression et la culpabilité montent souvent d’un cran. La douance, ce n’est pas seulement apprendre vite. C’est ressentir fort, penser vite, questionner tout, réagir intensément et vivre des injustices perçues qui semblent parfois disproportionnées… mais qui, pour l’enfant, sont bien réelles.
Et là, un écart peut sembler encore plus grave (surtout avec leur mémoire impressionnante et leurs attentes élevées…). Si tu fais un faux pas, ils te le rappelleront longtemps!
Pourquoi? Parce qu’on ne peut pas intervenir comme avec un enfant neurotypique. Ce qui fonctionne pour la majorité des enfants (un retrait, une conséquence simple, ignorer le comportement) peut complètement déraper avec un enfant doué. On doit expliquer davantage, être plus nuancé, ajuster nos attentes, gérer une intensité émotionnelle et cognitive qui frappe plus vite et plus fort.
Et s’ajoute le regard des autres:
• « Voyons, il exagère… »
• « Il teste tes limites, tu as juste à dire non pis c’est toute! »
• « S’il est intelligent, pourquoi il réagit comme ça? »
Ce jugement blesse, parce qu’il ne tient pas compte de la neurodivergence. Les parents de doués se retrouvent souvent isolés, incompris… et encore plus coupables lorsqu’ils dépassent leurs limites.
Les parents font déjà un travail colossal. L’intensité de ces enfants transforme le quotidien en montagnes russes. Les écarts sont inévitables. Comme pour tous les enfants, ce n’est pas le débordement qui compte, mais la réparation.
Pourquoi on culpabilise autant?
On vit dans une ère où l’accès à l’information est constant. Cette abondance est une force, mais aussi une pression. On sait tellement quoi faire qu’on se sent coupable de ne pas réussir parfaitement.
Ajoutons à cela la fatigue, la charge mentale, les horaires impossibles, la peur de répéter les erreurs de notre propre enfance, et pour les parents de doués, le jugement extérieur et l’intensité quotidienne et on se retrouve avec des parents qui font sincèrement de leur mieux, mais qui s’en demandent encore plus.
Les écarts font partie de la parentalité. Ils ne sont pas un signe d’incompétence, mais un signe qu’on est humain. Ce qui compte, ce n’est pas d’être parfait. C’est de réparer, de revenir, de nommer, de maintenir le lien.
Tu as crié, tu as oublié un rendez-vous, tu as été trop sévère?
Respire. Explique. Excuse-toi. Et continue.
Tu n’es pas en train de briser ton enfant. Tu es en train de lui montrer que l’amour réel est fait d’imperfections, de réparations… et d’un lien qui reste solide, même quand ça brasse.
Si jamais vous sentez que ça déborde un peu trop, n’hésitez pas à consulter un psychoéducateur. Il pourra vous aider à y voir plus clair et à vous soutenir pas à pas. https://ordrepsed.qc.ca/
Références
Institut de la statistique du Québec (2022). Être parent au Québec en 2022.
https://statistique.quebec.ca/fr/fichier/etre-parent-quebec-2022.pdf
Institut de la statistique du Québec (2022). L’expérience parentale au Québec : santé et développement des enfants de 6 mois à 17 ans.
https://statistique.quebec.ca/fr/fichier/experience-parentale-2022-enfant-probleme-sante-developpement.pdf
Ordre des psychologues du Québec (2020). Être parent à l’ère de la parentalité de performance.
https://www.ordrepsy.qc.ca/-/etre-parent-a-l-ere-de-la-parentalite-de-performance
Marceau, A. (2022). Le vécu de mères d’enfants identifiés comme étant doués. Mémoire de maîtrise, Université du Québec à Chicoutimi.
https://constellation.uqac.ca/8261/
Lessard, A., & Gagnon, A. (2021). L’accompagnement parental d’enfants doué·e·s dans le système scolaire québécois. Revue des sciences de l’éducation.
https://www.erudit.org/fr/revues/rse/2021-v47-n3-rse06614/1089279ar/ Triple P – Parentalité positive au Québec. Résumé des recherches au Québec.
https://www.triplep-parentalite.ca/files/7817/4170/3868/Triple_P_in_Quebec_Canada_research_summary_FR.pdf